Scène 13
Après avoir gravi la colline, Chef découvre la passerelle d’accès au vaisseau, ouverte. Il s’approche de l’imposante navette puis, avide de réponses, y pénètre sans crainte. Il traverse sans difficulté les différents couloirs et sas sur les deux niveaux que compte le vaisseau, mais découvre rapidement que l’accès des cabines lui est refusé. Préoccupé par la perspective de manquer de temps, il se dirige alors à toute hâte vers le cockpit. Sur sa route, il trouve une salle faiblement éclairée où, trônant au centre, cinq sarcophages somatiques vides se tiennent disposés verticalement en cercle. Chef inspecte la plaque d’identification de chacune des capsules d’hibernation.
CHEF : Kaïko… Lockwood… Nowak… Ravisjh… Hyperion Cpt : … Merde !
Frustré par l’absence de nom sur son propre sarcophage, il laisse surgir sa colère et cogne avec rage contre le caisson vide. Puis, de nouveau happé par l’urgence de sa situation, il reprend son chemin en direction du cockpit.
Face au large vitrage du poste de commandes, Chef constate deux sièges dépourvus de pilotes. Il s’assoit un instant sur l’un d’eux et tente désespéramment de se concentrer afin de retrouver ses souvenirs enfouis. Mais rien ne refait surface. Une sensation effroyable vient alors s’immiscer dans son esprit : Tout, absolument tout, lui paraît étranger. L’angoisse engendrée par cette simple idée le mène à détailler chaque élément qui le ramènerait à un point d’encrage, un quelconque repère. En scrutant l’environnement extérieur, un détail le saisit tout à coup: Une trace d’empreintes de pas se dirigeant vers un longue parcelle désertique aux nuances Carmin . Au delà de ce vaste désert, une large colline, coiffée d’une végétation clairsemée, arbore un camaïeu de verts. Il se rapproche au plus prés du vitrage et scrute l’horizon pour y rechercher un infime mouvement confirmant une présence humaine au loin. Il balaye du regard avec précision la zone végétalisée et s’arrête subitement sur le lent déplacement d’une minuscule silhouette au sommet de la colline. Chef ne peut refréner un léger cris d’exaltation à cette apparition.
Sachant qu’il lui faut économiser ses ressources en oxygène, il prend le temps de calmer son enthousiasme et sort rapidement pour suivre ces empreintes. Mais à peine a t-il franchi le seuil de la passerelle d’accès, qu’une intuition le freine dans son élan : Soit le scanner du robot est défectueux, soit celui-ci ne veut pas d’une rencontre avec cette femme. Il se remémore la puissance, l’agilité et la rapidité du robot lors de ses différents sauvetages et réalise avec inquiétude qu’il ne fait pas le poids. Après avoir rapidement synthétisé plusieurs scenarii, Chef élabore un plan et prend le risque de rejoindre le robot, malgré le peu de temps qu’il lui reste.
CHEF : … Dis-moi, ça te dérangerait de refaire un scan juste pour voir si j’ai loupé quelque chose ?
ROBOT : Scan effectué. Informations mises à jour : Présence humaine détectée à 12 000 km orientée à 39° de notre position.
Le cœur de Chef se serre instantanément à ces mots. Il feint de n’être en tout point étonné par ces données et observe discrètement le robot à l’œuvre avec la balise. Son arceau de sécurité relevé permet à la machine d’explorer les programmes du dispositif sans contrainte.
Chef remarque un épais nuage de poussière au loin derrière le robot affairé. C’est sa dernière chance.
CHEF : Il y a une tempête qui arrive… !
ROBOT : J’ai vu.
Chef s’approche du robot puis abaisse subitement l’arceau de la balise sur les membres du robot qui se retrouve ainsi piégé.
CHEF : Tu m’as menti !!
Puis il s’élance à toute vitesse vers l’unique espoir qui lui reste : La lointaine silhouette sur les collines verdoyantes. Il sait qu’il doit maintenir une endurance sans faille pour atteindre son but avant que le robot ne parvienne à se libérer et qu’il ne le rattrape. Les yeux grands ouverts fixés sur son objectif, Chef adopte rapidement la posture optimale pour son marathon. Bien que la peur d’échouer le fasse paniquer, il amorce sa fuite à grandes foulées complétées par un souffle profond et régulier.
Au même instant, le robot tente par tous les moyens de se détacher. Le système de sécurité de la balise maintenant la machine prisonnière, écrase l’articulation de ses avant-bras et celle de ses phalanges. Le mouvement répété de sa tête, successivement tournée vers la tornade puis sur l’objet de son emprise, donne l’étrange impression que le robot est effrayé par ce qui lui arrive. Il observe quelques secondes ses phalanges impuissantes s’articuler dans le vide, et comprend qu’il ne lui reste qu’une seule alternative. Par de violents à-coups, il se hisse en arrière, altérant l’intégrité de ses membres et étire l’ensemble de leurs charnières jusqu’à ce qu’un court-circuit entraîne une suite d’étincelles. D’un mouvement sec, le robot se libère enfin, et sans s’attarder sur l’état dégradé de son corps, se lance à la poursuite de Chef.
Du haut d’une colline, sur un chemin sinueux et parsemé de hautes tiges herbeuses, la femme pilote, elle même visiblement découragée par sa propre situation, s’assoit un instant sur le sol. Déterminé à atteindre cette lointaine chimère sur les hauteurs verdoyantes, Chef maintient sa course effrénée à travers le désert écarlate tandis que la machine, programmée à achever sa mission, le pourchasse à présent. Tous deux se retrouvent talonnés par la tornade qui les rattrape peu à peu, en opacifiant l’éclatant bleu azur du ciel par ses fines particules de sable ocré. La distance entre l’homme et la machine ne cesse de se réduire. La femme observe la tempête s’approcher d’elle avec une certaine lassitude, puis porte inconsciemment son regard plus bas, vers la silhouette de Chef en pleine course. Elle se redresse tout à coup et réalise qu’il tente de la rejoindre avant que la simulation ne les sépare à nouveau tous les deux. Elle quitte le sentier et coupe à travers champs pour descendre à toute vitesse la colline et atteindre son unique espoir. Chef l’aperçoit à son tour et redouble d’effort.
Alors qu’il distingue enfin le visage de la femme, Chef est rattrapé et stoppé à seulement une trentaine de mètres de la colline verdoyante. Malgré les détériorations de ses bras, le robot maintient fermement Chef contre lui tandis que la tornade passe sur eux. La femme disparaît dans une nuée de sable. Chef hurle son désespoir.
